Le livre est paru. Voici l’avant-propos et l’introduction, dans leur version définitive. Le livre entier : sur Amazon (Kindle, 7,99 €) ou en direct (ePub et PDF, 7,99 €).
Avant-propos
Ce livre a commencé par une méfiance envers moi-même.
Mon métier consiste à sécuriser des systèmes avant de les avoir entièrement compris. Il m’a appris une chose, parfois à mes dépens : celui qui croit voir clair a d’ordinaire cessé de regarder. Et sur l’intelligence artificielle, la démographie, la guerre, je croyais voir clair.
Alors j’ai retourné l’arme contre moi. J’ai écrit ce livre avec une intelligence artificielle, et je lui ai demandé de m’attaquer. Pas d’écrire : chaque phrase est de moi, les erreurs aussi. De relire cent mille mots à la recherche de la date fausse, du chiffre qui change d’un chapitre à l’autre, de l’affirmation que la source ne porte pas. Elle l’a fait sans relâche. Ce qu’on ne lui avait pas appris à chercher, elle ne l’a pas trouvé, et là, le travail redevenait le mien.
Le livre n’a pas survécu à son plan. Des chapitres ont disparu, d’autres se sont imposés. J’annonçais deux gouffres comme une évidence. Une question a suffi : à quel critère les reconnaissez-vous ? Je n’en avais aucun. Le critère une fois écrit, deux autres candidats sont sortis de l’ombre. D’autres certitudes sont mortes en route, et je les ai laissées mourir.
Reste une carte. Elle montre cinq forces et la façon dont elles se tiennent : laquelle pousse laquelle, où se jouent, sous nos yeux, des équilibres que personne n’a votés. Elle nomme qui tient encore la décision : un ministère, un conseil, un fournisseur, des gens et pas une brume. Et chaque fois qu’il y a quelque chose à demander, elle dit quoi : un dossier, une clause, un droit de sortie, un compte rendu daté.
De petits objets. Aucun ne comble un gouffre. Mais ils se tiennent à plusieurs, et c’est à plusieurs qu’une trajectoire a déjà plié.
Introduction — La grande convergence
Décembre 1897, Tahiti. Dans une maison de bois, un peintre malade et ruiné achève une toile de près de quatre mètres. Paul Gauguin est persuadé de ne pas lui survivre. Dans le coin supérieur, en lettres jaunes, il inscrit trois questions : D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?
La troisième a longtemps été la plus facile. Demain ressemblait à hier : un paysan du Moyen Âge et son arrière-petit-fils labouraient le même monde. Plus maintenant. Votre grand-mère, née vers 1940, a connu le téléphone à cadran et la carte routière dépliée sur les genoux. Un enfant né cette année aura soixante-quatorze ans en 2100. En une seule vie, il traversera un écart au moins aussi grand que celui qui nous sépare de 1940. Ses parents devront décider, sans mode d’emploi, s’ils confient à des machines une part de son éducation, de sa santé, de sa sécurité, et s’il faudra un jour corriger son génome.
Chaque semaine apporte son choc : un logiciel qui code seul, un traitement génétique taillé pour un seul enfant, une image fabriquée qui court plus vite que son démenti. Chaque fait arrive seul, et c’est ce qui trompe. Ces forces se tirent désormais les unes les autres. Ce qui décide de la suite se trouve rarement sous les projecteurs. La bonne question n’est donc pas « que va-t-il se passer ? ». C’est plutôt : qu’est-ce qui dépend de quoi ? Qui peut couper, autoriser, interdire ? Quels choix se ferment pendant qu’on regarde ailleurs ?
Cinq forces qui montent ensemble
L’intelligence artificielle ne se contente plus de répondre, on la mandate. Des logiciels reçoivent un objectif, choisissent leurs moyens, enchaînent des actions et rendent compte. Dans le développement logiciel, l’humain est déjà passé du volant au siège de celui qui surveille la route.
Le vivant devient programmable. En 2023, la première thérapie fondée sur l’édition génétique a été approuvée par des autorités de santé. Quinze mois plus tard, un nourrisson, KJ Muldoon, recevait un traitement conçu pour sa mutation, mis au point en quelques mois. Les instruments qui guérissent permettent aussi de dessiner une séquence dangereuse.
La démographie ne fait jamais la une. En Corée du Sud, des écoles primaires ferment chaque année, faute d’élèves. Deux tiers de l’humanité vivent désormais dans des pays où l’on fait moins d’enfants qu’il n’en faut pour renouveler les générations. Une société qui manque de bras se tourne vers les machines. Une société qui vieillit se tourne vers la médecine.
Le pouvoir file vers ce qui est rare. Les puces d’abord, sans lesquelles aucune intelligence artificielle avancée ne tourne. Plus bas, le sous-sol qui livre le cobalt et le lithium. Une part décisive de la fonderie mondiale dépend d’une entreprise installée sur un territoire étroit et disputé : Taïwan. Pour les experts sondés par le Forum économique mondial, la confrontation géoéconomique est devenue le premier des risques mondiaux à deux ans.
La guerre change de prix. En Ukraine, des drones bon marché menacent des blindés à plusieurs millions. Moins l’arme coûte, plus elle ruine celui qui doit s’en protéger. Le front s’étend jusqu’à ce qu’une population tient pour vrai.
Au-dessus des cinq, le climat tient le chronomètre. Plusieurs seuils physiques bornent la marge, et l’un d’eux, celui des récifs coralliens, est peut-être déjà franchi.
L’emploi n’est pas une sixième force : c’est le carrefour où les cinq se croisent. L’énergie non plus : c’est le fil qui les attache au climat.
Où se tient la table
Le 12 juin 2026, le Département du Commerce américain a ordonné à Anthropic de fermer l’accès à deux de ses modèles pour tout ressortissant étranger. Faute de pouvoir vérifier la nationalité de ses utilisateurs, l’entreprise les a coupés pour tout le monde. Dix-neuf jours d’arrêt, partout. La décision s’est prise à Washington. Elle est arrivée au guichet.
Le guichet, c’est ce qui vous répond : une application, un contrat, un formulaire. Celui-là, vous pouvez en changer demain matin. L’amont, c’est ce qui le rend possible : une fonderie, un câble, un modèle entraîné ailleurs, une autorité qui peut tout suspendre. Il engage pour des décennies et ne se change pas en un an. Mais l’engagement qui le fixe s’écrit, et ce qui est écrit se conteste.
Des ruptures simultanées, l’histoire en a connu. Après 1870, l’électricité, le moteur à explosion, le téléphone et l’eau courante sont arrivés presque ensemble. L’économiste Robert Gordon a montré que la vague numérique n’a pas produit, dans la croissance de la productivité, un effet comparable. Sur ce terrain, il a raison. Mais l’électricité transformait l’usine et le foyer. Elle ne redessinait pas, dans le même geste, le génome, le ciblage militaire et la propagande. Ce qui se mesure aujourd’hui est moins la croissance que la dépendance : combien de fournisseurs une société peut perdre avant que ses hôpitaux, ses armées ou ses usines s’arrêtent.
En février, mars et avril 2026, une même campagne militaire a noué ce que les discours séparaient encore : des cibles désignées avec l’aide de systèmes d’intelligence artificielle, la réouverture d’un détroit pétrolier posée en condition de cessez-le-feu, des centres de données civils frappés par des drones. L’accord de juin n’a pas tenu : le 14 juillet, Washington rétablissait le blocus des ports iraniens. Ce n’est pas une loi. Mais c’est le genre de nœud que l’époque rend plus fréquent.
Chaque fil en tire un autre. L’intelligence artificielle accélère la biologie, qui répond au vieillissement. Les machines qui remplacent les bras réclament des puces. Les puces déplacent le pouvoir vers ceux qui les fabriquent. La guerre avale tout cela et le durcit. Le climat borne l’ensemble. Chaque gain a son revers. Une médecine sur mesure ; vos données les plus intimes entre quelques mains. Plus de sécurité promise ; plus de moyens de vous surveiller. Aucun de ces échanges n’est un destin. Tous se négocient, à condition de savoir à quelle table.
Deux gouffres
Parmi ces chemins, deux font exception. Pas par le nombre de morts : par ce qu’ils empêchent. Un gouffre franchit un seuil au-delà duquel le retour devient extrêmement difficile, peut-être impossible. Il réunit quatre traits : l’irréversibilité, une portée qui touche la civilisation entière, l’absence d’institution capable de trancher, et la disparition de la capacité même de choisir. Deux trajectoires seulement les ont tous.
La guerre totale. Des armes plus rapides que les diplomates, des images fabriquées, des adversaires suspendus aux mêmes puces et aux mêmes réseaux : tout cela use les freins. Le seuil est l’échange nucléaire. La convergence raccourcit le temps de décision. Elle ne rend pas l’escalade certaine.
Le dérèglement climatique. Sécheresses, pénuries, migrations sont, une à une, des épreuves. Ensemble, elles ôteraient aux générations suivantes la marge de choisir. La course à l’intelligence artificielle y joue double : elle réclame de l’énergie et de l’eau, et elle aide à mesurer, prévoir, réparer.
Les deux se nourrissent. La chaleur multiplie les pénuries, les pénuries attisent les conflits, et une guerre majeure détruirait la coopération dont le climat a besoin. Sur aucun des deux on ne pèse en un an. Sur tout le reste, il y a quelque chose à faire.
D’autres menaces sont graves sans être des gouffres. La concentration du pouvoir peut enfermer une société pour longtemps. Elle se combat pourtant. Elle suspend le choix sans le supprimer. Une erreur ou un détournement de biosécurité peut tuer massivement. De tous les dangers qu’on n’appelle pas ici gouffre, c’est le mieux documenté. Dans le scénario le plus probable, pourtant, les populations se reconstituent.
Entre les deux gouffres passe une voie étroite, ni paradis technologique ni retour au monde d’avant. Elle demande des refus, des lenteurs, des règles, parfois contre ceux qui profitent de la vitesse.
Qui signe
Une trajectoire technique peut plier. C’est un fait daté. Nommés en 1974, mesurés en 1985 au-dessus de l’Antarctique, les gaz qui détruisaient l’ozone ont été plafonnés par traité en 1987, puis interdits, et la couche se reconstitue. Treize ans séparent la première alerte du traité. Aucune des personnes qui l’avaient donnée ne savait que ça marcherait.
Des substituts existaient, leur coût restait supportable, et peu d’industriels fabriquaient ces gaz. Le climat, l’intelligence artificielle ou les armes autonomes réunissent rarement ces trois conditions. Kyoto, en 1997, n’a pas plié la courbe, et les engagements nationaux de 2025 restent cinq fois trop courts pour tenir 1,5 °C. Qu’une trajectoire ait plié ne prouve pas qu’elle pliera.
Qui décide, alors ? Jamais une abstraction. « Les États », « le marché », « la technologie » n’ont rien signé. Un ministre signe, un conseil vote, un officier ordonne, un rapporteur rédige. L’armée, le régulateur, le tribunal ne sont pas des puissances posées à côté des citoyens : ce sont des citoyens en uniforme, en robe, en badge. Entre celui qui rédige la note, celui qui la vise et celui qui la signe, la responsabilité se partage. Elle ne s’évapore pas.
Personne ne décide seul des puces, du climat ou de la guerre. Mais des millions de gestes — acheter, voter, obéir, se taire, refuser — déplacent ce que les entreprises jugent rentable et ce que les élus jugent tenable. Un geste isolé pèse peu, et une volonté sans objet reste un vœu. Ce qui pèse est un objet : un dossier, une clause, un compte rendu daté, que d’autres peuvent reprendre.
Ce qui se vérifie
Une prédiction pour 2100 ne coûte rien à celui qui la fait. Il ne sera pas là pour en répondre. L’horizon s’arrête donc à 2040. Au-delà, seules la démographie et le climat ont assez d’élan pour être entrevus. Ce qu’on peut tenir, c’est une carte des bifurcations. Certains chemins y restent ouverts tant que personne ne les referme, par un acte ou en laissant faire.
Sur cette carte, toutes les phrases ne se valent pas. Que 2024 ait été l’année la plus chaude jamais mesurée, environ 1,55 °C au-dessus du niveau préindustriel, est mesuré et publié. Qu’un basculement régional des récifs coralliens soit probablement en cours se discute : le Global Tipping Points Report 2025 l’avance, le GIEC s’en tient à un déclin projeté de 70 à 90 % des récifs à 1,5 °C. Qu’un ordinateur quantique surclasse bientôt nos machines sur des problèmes utiles, personne n’en sait rien. La première phrase se vérifie, la deuxième se discute, la troisième s’espère ou se craint.
Cette lecture se laisse elle-même démentir à une date. Si, entre septembre 2026 et août 2027, aucun épisode public n’a noué dans un même théâtre, et en moins de trois mois, le ciblage assisté par logiciel, une infrastructure énergétique et une infrastructure de calcul civile, le nœud de février-avril 2026 n’était qu’un épisode, et la convergence une manière de lire plutôt qu’un mécanisme. Vous pourrez vérifier.
La route commence par la plus lente des cinq forces, celle que l’on voit venir de loin et que l’on regarde le moins : la démographie. Ce qui décide n’est jamais où l’on regarde, et la pyramide des âges, qui se retourne sans bruit dans les pays où vivent deux tiers des humains, en est le premier cas.
Le livre suit les cinq forces jusqu’en 2040, et finit sur ce qui ne se délègue pas. Chapitre après chapitre, il dit ce que vous pouvez demander par écrit.
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