Ce qui décide n’est jamais où l’on regarde
Pascal Froment
Mentions
© 2026 Pascal Froment. Tous droits réservés.
Les chapitres de cet ouvrage ont d’abord paru, sous une forme voisine, dans la publication Le Cartographe.
Période couverte
Ce livre couvre l’état du monde jusqu’à la fin d’août 2026.
Cette date indique une période, elle ne fonctionne pas comme un couperet. Les relectures et les vérifications se sont poursuivies au-delà, et lorsqu’une vérification tardive a corrigé un fait, c’est l’état corrigé qui figure dans le texte : la note dit alors sur quelle source et à quelle date. La règle est la même dans les deux sens — aucun fait n’est retenu parce qu’il arrangerait la thèse, aucun n’est écarté parce qu’il arriverait tard.
Plusieurs sujets sont explicitement en suspens au moment où le manuscrit se ferme : des procédures en cours, des textes votés mais non appliqués, des travaux annoncés et non publiés. Le texte le signale à chaque fois. Un livre de prospective qui ne daterait pas ce qu’il rapporte demanderait au lecteur de le croire sur parole indéfiniment.
Les sources et l’apparat
Chaque fait daté, chiffré ou attribuable porte une note. Les notes sont regroupées en fin d’ouvrage et repérées par la phrase qu’elles documentent, non par un appel numéroté dans le corps : le fil de lecture reste continu, et la vérification reste possible.
Trois niveaux sont tenus tout au long du livre, et signalés : le fait établi, appuyé sur plusieurs sources sérieuses ou sur une démonstration ; le signal convergent, une tendance que des indices dessinent sans la garantir ; l’hypothèse à vérifier, avancée par une source unique ou par un acteur intéressé. Là où l’auteur cesse de rapporter pour juger, il le dit.

Traductions
Sauf mention contraire, les traductions de l’anglais sont de l’auteur. Elles concernent notamment les travaux de Daron Acemoglu et James Robinson, Robert J. Gordon, William D. Nordhaus, David Collingridge, Edsger W. Dijkstra, Jack W. Scannell, Corey Quinn, Andrew Capistrano, ainsi que les rapports institutionnels cités en note. Les citations dont la formulation française engage l’argument sont accompagnées de leur original en note.
Illustrations
Les vingt figures analytiques de cet ouvrage ont été écrites pour lui, en dessin vectoriel, et sont de l’auteur. Aucune œuvre de tiers n’y est reproduite : les références picturales et littéraires du texte — le tableau de Paul Gauguin qui donne son titre au livre, les emprunts au mythe et au roman — sont citées, jamais reproduites.
Les illustrations d’ouverture de chapitre appartiennent à l’édition web et n’entrent ni dans l’ePub ni dans l’édition imprimée.
Avant-propos
Ce livre a commencé par une méfiance envers moi-même.
Je travaille depuis des années sur des systèmes qu’il faut sécuriser avant de les comprendre entièrement, et j’ai fini par en tirer une conviction professionnelle : celui qui croit voir clair a d’ordinaire cessé de regarder. J’avais sur l’intelligence artificielle, sur la démographie, sur la guerre, des idées formées et confortables. Je voulais les écrire. Je voulais surtout savoir si elles tenaient.
J’ai donc écrit ce livre avec une intelligence artificielle. Non pour qu’elle écrive à ma place — les pages qui suivent sont de moi, phrase par phrase, et les erreurs qui s’y trouvent aussi. Mais parce qu’un système capable de relire quarante mille mots en cherchant méthodiquement ce qui cloche est un contradicteur d’une espèce nouvelle : infatigable, indifférent à mon amour-propre, incapable de me ménager par courtoisie. Je lui ai demandé de m’attaquer. Elle l’a fait mieux que je ne l’espérais, et moins bien que je ne le craignais — elle ne trouve pas ce qu’on ne lui a pas appris à chercher, et c’est précisément là que le travail humain recommence.
Chemin faisant, mon plan a cédé. Des chapitres prévus ont disparu ; d’autres, non prévus, se sont imposés. J’avais annoncé deux gouffres, et je les tenais pour évidents. Il a fallu qu’on me demande à quel critère exact je les reconnaissais pour que je m’aperçoive que je n’en avais aucun — et qu’en m’en donnant un, j’en découvrais deux autres, sérieux, que ma propre distraction avait laissés dehors. J’ai passé des jours à trancher ce que je croyais tranché depuis le début. Trois ou quatre de mes convictions initiales ont subi le même sort. Je les ai laissées mourir en chemin plutôt que de les défendre, et je crois que c’est ce qui restera de plus utile dans ce livre : la trace d’un homme qui a changé d’avis en écrivant.
Voici donc ce que vous ne trouverez pas ici. Je ne prétends pas vous transmettre une connaissance. Les spécialistes de chacune des cinq forces en savent, sur leur objet, infiniment plus que moi, et je les cite plutôt que de les paraphraser. Je ne vous annonce ni merveille ni apocalypse, et je ne prédis rien après 2040.
Ce que je propose est autre chose, et plus modeste seulement en apparence : une idée des articulations. Comment ces forces se tiennent, laquelle pousse laquelle, où passent les équilibres qui se jouent en ce moment, sous nos yeux, sans que personne les ait votés. Une carte, non un guide. Elle ne dit pas où aller. Elle dit ce qui arrive quand on ne tient pas le volant — et, à la fin, quelles mains peuvent encore le tenir dans les douze mois. Pas un programme. Un geste, un objet, une preuve. Le reste, je le laisse ouvert, parce qu’il l’est.
Introduction — La grande convergence
En décembre 1897, dans une maison de bois de Tahiti, Paul Gauguin achève l’essentiel d’une toile immense, longue de près de quatre mètres. Il est malade, ruiné, persuadé d’arriver au bout de sa vie. Dans le coin supérieur du tableau, en lettres jaunes, il inscrit trois questions : D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?
Les deux premières n’ont jamais cessé de nous accompagner. La troisième, longtemps, a paru moins urgente. Demain ressemblait à hier, avec quelques changements de vêtements, de frontières, de maîtres. On semait, on récoltait, les empires montaient et tombaient, mais le sol sous les pieds restait reconnaissable. Un paysan du Moyen Âge et son arrière-petit-fils vivaient dans un monde presque identique.
Ce temps est fini. La troisième question de Gauguin s’est rouverte, et elle ne revient pas parce que la fin du monde serait certaine. Elle revient parce que plusieurs piliers bougent ensemble. Ils ne changent pas seulement la manière de produire, de soigner ou de se battre ; ils commencent à se commander les uns les autres, à s’accélérer, à transmettre leurs secousses d’un domaine à l’autre.
Vous vivez ce moment sans toujours le voir. Il ressemble moins à une explosion qu’à un déplacement lent du décor. On ne sent pas la dérive des continents. On s’aperçoit seulement, un jour, que la carte n’est plus la même.
Votre grand-mère, si elle a connu le téléphone à cadran, la carte routière pliée sur les genoux, le médecin qui ignorait tout de ses gènes — l’écart n’a pas la même forme pour toutes les grands-mères du monde, mais l’accélération, elle, ne les épargne pas davantage. Vous tenez dans la main un objet qui parle presque toutes les langues et situe chaque rue de la planète, quand le séquençage de votre génome tient désormais dans un appareil de laboratoire portatif. En deux ou trois vies, l’écart dépasse celui qui séparait le légionnaire romain de son lointain descendant vingt siècles plus tard.
Un enfant né en 2026 a de bonnes chances de connaître le XXIIe siècle. Il verra un monde aussi éloigné du nôtre que le nôtre l’est de celui des diligences. Mais elles ont mis des générations à céder la place au train, puis à l’avion. Les transformations qui l’attendent se compteront parfois en années. Ses parents devront décider, sans mode d’emploi. Faut-il confier à des machines qui apprennent une part de son éducation, de sa santé, de sa sécurité ? Faut-il lire son génome, peut-être un jour le corriger ? Faut-il accepter qu’il grandisse dans un monde de puissances rivales, de climat instable et d’informations incertaines, sans pouvoir changer la donne ?
Aucune génération n’a eu à décider de tant de choses aussi lourdes, aussi vite, avec si peu de précédents. Faut-il déléguer davantage pour garder le contrôle, ou délégue-t-on précisément ce qui permettait encore de contrôler ? Faut-il corriger le vivant pour soigner, au risque d’apprendre aussi à le détourner ? Faut-il produire plus d’intelligence artificielle pour répondre au climat, si cette production réclame elle-même de l’énergie et de l’eau ?
Vous avez peut-être déjà senti ce vertige. Une annonce décrit une intelligence artificielle qui code seule. Une autre décrit un traitement génétique conçu pour un seul enfant. Une troisième montre des drones qui frappent à distance, puis des images fabriquées qui circulent plus vite que leur démenti. Chaque fait arrive isolé, comme une secousse de plus dans le flux. Le temps manque pour relier les fils. On finit par détourner le regard, ou par céder à une inquiétude générale, sans objet précis.
Le vertige ne vient pas des forces elles-mêmes. Il vient de les subir sans carte.
Une carte n’a rien d’une prophétie : elle montre les reliefs, les passages, les impasses, les zones où le terrain commence à céder, sans dire où vous serez demain ni quel chemin l’histoire empruntera à votre place. Elle distingue ce qui est déjà engagé de ce qui reste ouvert. Quelques repères suffisent pour que des faits épars cessent de ressembler à du bruit.
La question n’est donc pas seulement : que va-t-il se passer ? Elle est plus précise, et plus utile : qu’est-ce qui se met à dépendre de quoi ? Qui tient les leviers ? Quels choix se ferment quand on tarde trop à les nommer ? Et, dans ce mouvement, quelle part reste encore à la décision humaine ?
Cinq forces qui montent ensemble
Regardez ce qui se déplace, en 2026, sous la surface de l’actualité.
L’intelligence artificielle cesse d’être un outil que l’on interroge. Elle devient un agent que l’on mandate. Des logiciels poursuivent un objectif, choisissent des moyens, enchaînent des actions puis rendent compte. Ce n’est plus de la science-fiction : ces systèmes sont déployés dans des banques, des usines et des services, et le chapitre « L’intelligence artificielle : de l’outil à l’agent » en donne les cas datés. Le mot agent dit la bascule. Hier, l’ordinateur n’agissait que sur commande. Désormais, on lui délègue une part d’initiative, et l’humain passe de la direction à la surveillance.
La maîtrise du vivant franchit un seuil comparable. En 2023, la première thérapie fondée sur l’édition génétique a été approuvée par des autorités de santé. Quinze mois plus tard, un nourrisson, KJ Muldoon, recevait un traitement conçu pour sa mutation, mis au point en quelques mois. La biologie devient une matière que l’on programme. La promesse est immense : guérir ce qui ne l’était pas, traiter au plus près du patient, peut-être ralentir certains effets de l’âge. Le risque l’est aussi, car ce qui se conçoit peut se détourner, et une séquence dangereuse se dessine avec les mêmes instruments qu’une séquence salvatrice.
La démographie avance plus lentement, mais elle laisse moins de place à l’improvisation. Deux tiers de l’humanité vivent désormais dans des pays où l’on fait moins d’enfants qu’il n’en faut pour renouveler les générations. Les sociétés vieillissent ; certaines commencent à se dépeupler. Ce changement paraît-il silencieux, presque administratif ? En apparence seulement : une société qui manque de bras se tourne vers les machines. Une société qui compte davantage de personnes âgées se tourne vers la médecine. La démographie rend déjà nécessaires l’intelligence artificielle et le vivant.
Le pouvoir se recompose autour des infrastructures rares. Les grandes puissances se livrent une guerre froide des semi-conducteurs, ces puces sans lesquelles aucune intelligence artificielle avancée ne fonctionne. La confrontation géoéconomique est devenue le premier des risques mondiaux à deux ans, selon le Forum économique mondial. Une part décisive de la production de pointe dépend d’entreprises situées sur un territoire étroit et disputé : Taïwan. Qui gouverne une machine quand la machine dépend d’une usine, d’une licence, d’un câble, d’un fournisseur que d’autres peuvent couper ? Ce ne sont plus seulement les armées ou les monnaies qui donnent prise sur le monde. Ce sont les usines, les normes, les câbles, les modèles, les accès.
La guerre, enfin, change de visage. En Ukraine, des drones bon marché menacent des blindés à plusieurs millions. Le paradoxe est brutal : plus l’arme devient petite, plus elle peut étendre la guerre ; moins elle coûte, plus elle oblige l’adversaire à dépenser beaucoup pour s’en protéger. Le champ de bataille devient un laboratoire où l’on teste en accéléré ce qui se prépare ailleurs : ciblage assisté par logiciel, autonomie des derniers mètres, brouillage, essaims, guerre de l’image et du récit. La cible n’est plus seulement l’ennemi. C’est aussi ce qu’une population tient pour vrai.
Au-dessus de ces cinq forces pèse une contrainte qui les presse toutes : le climat. Le temps disponible se resserre. Le quatrième blanchissement mondial des coraux (2023-2025) a touché 84 % des récifs, dans 82 pays et territoires, selon l’Initiative internationale pour les récifs coralliens, et un rapport scientifique international y voit un basculement régional probablement en cours — le premier grand système dont le seuil thermique serait dépassé, sans que le seuil de 1,5 degré, dépassé sur une année entière, signifie encore le franchissement durable défini par l’Accord de Paris.
Chacune de ces forces pourrait remplir un volume. Certaines ont déjà occupé des rayons entiers. Mais les traiter une à une manquerait l’essentiel. Elles ne sont pas cinq sujets posés côte à côte. Elles remodèlent la condition humaine : notre travail, notre corps, notre vieillesse, notre sécurité, notre liberté, notre rapport au vrai.
Pourquoi ces cinq-là, et pas cinquante ? Parce qu’elles ont chacune leur moteur propre. L’emploi est bouleversé par l’intelligence artificielle, par le vieillissement, par la guerre économique, par les règles que le pouvoir impose ou abandonne. Il est un lieu de rencontre, non une force indépendante. L’énergie pèse partout, mais elle agit surtout comme contrainte : elle limite la course aux machines, renchérit certains choix, lie les centres de données au climat, oblige les États à choisir leurs dépendances. La finance, l’espace, l’éducation, les migrations, les infrastructures numériques apparaîtront aussi. Ils ne sont pas absents. Ils entrent lorsqu’ils éclairent l’une des cinq forces ou la manière dont elles se combinent.
Cette sélection n’a rien d’une simplification confortable. Tout embrasser finit par ne plus rien montrer. Cinq courants suffisent à modifier la forme générale de l’époque — et à modifier, sans que vous l’ayez choisi, les termes dans lesquels vous travaillez, vous soignez, vous informez.
La convergence
L’histoire connaît des ruptures. L’imprimerie, la machine à vapeur, l’électricité, la bombe atomique ont chacune bouleversé leur époque. La nôtre ne se distingue pas seulement par l’apparition d’une force nouvelle. Elle se distingue par leur simultanéité.
Les ruptures d’hier arrivaient plus souvent l’une après l’autre. Elles laissaient le temps d’absorber un choc avant le suivant. Entre la machine à vapeur et l’électricité, puis entre l’électricité et l’ordinateur, les vagues techniques laissaient à chaque fois plusieurs générations d’intervalle. Le droit, l’école, les métiers et les mœurs pouvaient se refaire dans l’intervalle.
Ce répit disparaît. L’intelligence artificielle, l’édition du vivant, le basculement démographique, la recomposition du pouvoir et la mutation de la guerre avancent dans la même décennie. Elles n’attendent pas que les institutions aient compris la première pour imposer la seconde.
Une objection sérieuse existe. Robert Gordon a montré que la vague numérique n’a pas produit, dans la croissance de la productivité, un effet comparable à celui de l’électricité, de l’automobile ou de l’eau courante. Sur ce point, les chiffres lui donnent raison. Aucune des cinq forces, prise isolément, ne soutient facilement la comparaison avec l’eau courante.
Mais l’enjeu n’est pas une force isolée. Il est le couplage.
Si l’on mesure seulement la productivité moyenne, beaucoup de promesses technologiques paraissent exagérées. Si l’on observe la manière dont une découverte entre dans un autre domaine, puis en modifie un troisième, le tableau change. Une innovation peut produire peu de croissance visible et beaucoup de dépendance politique. Elle peut ne pas enrichir immédiatement une société, mais transformer ses armes, ses soins, son information, ses chaînes d’approvisionnement. L’électricité changeait l’usine, la ville, le foyer ; elle ne redessinait pas directement le génome, le ciblage militaire et la propagande en ligne dans le même mouvement.
En février, mars et avril 2026, une même campagne militaire a vu se nouer plusieurs plans que l’on séparait encore dans les discours : désignation des cibles assistée par des systèmes d’intelligence artificielle, réouverture d’un détroit pétrolier érigée en condition de cessez-le-feu, centres de données civils frappés par des drones. L’IA, l’énergie, la guerre et l’infrastructure du calcul se sont retrouvées prises dans le même épisode. L’exemple ne vaut pas comme loi générale, seulement comme le genre de nœud que cette époque rend plus fréquent — un nœud tout aussi net se noue hors du champ militaire : une population qui vieillit pousse vers l’automatisation du soin, laquelle réclame des puces, dont la rareté déplace le pouvoir vers ceux qui les fabriquent.
L’intelligence artificielle accélère la biologie : elle aide à concevoir des molécules et des séquences que les laboratoires n’auraient pas explorées de la même manière. La biologie répond au vieillissement, qui pousse déjà vers l’automatisation du soin et du travail. L’automatisation réclame des puces. Les puces déplacent le pouvoir vers les entreprises et les États capables de les fabriquer, de les financer ou d’en contrôler l’accès. La guerre absorbe ces avancées, les teste, les durcit. Le climat, lui, raccourcit le délai dans lequel tout cela doit être gouverné : la tension sur les puces nourrit la course technologique, la course consomme de l’énergie, l’énergie pèse sur le climat, qui déplace des populations et fragilise d’autres sociétés. La boucle se referme.
Les antinomies commencent là. Plus de machines pour compenser le manque de bras ; plus de dépendance envers ceux qui les fabriquent. Plus d’information produite ; moins de confiance dans ce qui circule. Plus de médecine personnalisée ; plus de pouvoir concentré dans les données intimes. Plus de sécurité promise ; plus de dispositifs capables de surveiller. L’époque donne et retire dans le même geste.

Voilà la grande convergence : les forces ne défilent plus en colonnes parallèles. Elles s’entrelacent. Un système entrelacé n’est pas la somme de ses parties, mais un tout qui devient plus puissant parce que chaque avancée en déclenche d’autres, et plus fragile parce qu’une secousse peut se transmettre loin de son point de départ.
Il ne suffit donc plus de demander ce que fera l’intelligence artificielle, ce que deviendra le climat, ou comment vieilliront les sociétés. Il faut demander ce qui arrive quand ces questions cessent d’être séparées — et ce que vous, lecteur, tenez pour trois sujets distincts pourrait déjà n’en former qu’un seul.
Deux gouffres
Quand vous suivez ces courants, deux trajectoires deviennent plus dangereuses que les autres.
La première est la guerre totale. Non pas un conflit de plus, mais l’emballement d’un affrontement majeur où les armes agissent plus vite que les diplomates, où les images fabriquées brouillent le vrai, où la dépendance aux mêmes puces, aux mêmes réseaux et aux mêmes infrastructures transforme chaque tension en menace systémique. La convergence ne rend pas cette escalade certaine. Elle multiplie les points de friction et raccourcit le temps de décision.
La seconde est le dérèglement climatique. Une planète qui s’approche de plusieurs seuils critiques expose les sociétés à des sécheresses, des pénuries, des migrations et des tensions qu’elles maîtrisent mal. Ici, la technologie joue un double rôle. La course à l’intelligence artificielle réclame de l’énergie, de l’eau, des centres de données, et peut aggraver la contrainte. Elle peut aussi aider à mesurer, prévoir, optimiser, réparer. Rien n’est écrit dans l’outil.
Ces deux trajectoires communiquent. Une planète plus chaude accroît les pénuries ; les pénuries nourrissent les conflits. Une guerre majeure détruit la coopération nécessaire au climat. Il ne s’agit pas de dire que tout mène fatalement au pire. Il s’agit de voir que certains chemins deviennent difficiles à remonter lorsqu’on les a laissés se creuser trop longtemps.
Un gouffre n’est donc pas une catastrophe parmi d’autres. C’est une trajectoire capable de franchir un seuil après lequel le retour devient extrêmement difficile, peut-être impossible. Le mot doit rester rare. S’il sert à tout, il ne sert plus à rien.
D’autres menaces sont graves. Une concentration excessive du pouvoir peut enfermer des sociétés pendant longtemps. Une erreur ou un détournement de biosécurité peut tuer massivement. Mais ces dangers n’ont pas tous le même rapport à l’irréversibilité. Les appeler tous gouffres rendrait le mot inutile. Le critère retenu ici tient sur quatre traits cumulatifs : l’irréversibilité, une portée qui dépasse une région ou un secteur pour toucher la civilisation entière, l’absence d’une institution capable d’arbitrer, et la suppression même de la capacité de corriger — une trajectoire qui peut retirer aux générations suivantes ce dernier pouvoir.
Un choix
La technologie ne décide pas seule de son usage. Elle ouvre des possibles ; les rapports de force, les institutions, les entreprises, les États et les sociétés décident de ce qui se déploie, de ce qui se finance, de ce qui s’interdit et de ce qui devient ordinaire.
Les mêmes puces peuvent servir à soigner ou à surveiller. Le même système autonome peut libérer du temps ou dissoudre la responsabilité. Le même outil de synthèse peut traduire, aider, tromper, saturer. La question n’est pas de savoir si la technique est bonne ou mauvaise, mais qui la tient, dans quel cadre, avec quelles limites, et au nom de qui.
C’est ici que le mot choix doit être pris au sérieux. Il ne désigne pas une préférence morale ajoutée à un raisonnement technique. Il désigne les règles concrètes qui déterminent ce qu’un système aura le droit de faire. Qui peut couper un service ? Qui peut déplacer vos données ? Qui répond lorsqu’une décision automatisée vous prive d’un soin, d’un crédit, d’un passage de frontière ? Qui peut produire un organisme modifié, entraîner un modèle sur des données sensibles, vendre une arme capable de poursuivre sa cible ? Ces questions paraissent administratives. Elles sont politiques : elles distribuent la puissance.
Entre les deux gouffres, il existe une voie étroite. Elle n’a rien d’un paradis technologique. Elle ne promet pas le retour à un monde simple. Elle demande des arbitrages, des lenteurs, des refus, des règles, parfois contre l’intérêt immédiat de ceux qui profitent de la vitesse. Mais elle existe. Ne montrer que le vertige serait aussi faux que promettre le salut.
L’histoire récente en donne au moins un précédent. Dès 1974, deux chimistes établissaient que certains gaz industriels, les CFC, pouvaient détruire l’ozone stratosphérique ; en 1985, la mesure d’un trou au-dessus de l’Antarctique a rendu le danger visible. Ils se trouvaient dans des réfrigérateurs, des mousses, des aérosols. En 1987, les nations se sont entendues pour en réduire de moitié la production, avant d’en décider l’élimination complète en 1990. Près de quarante ans après le protocole, la couche d’ozone se reconstitue lentement. Ni miracle ni réflexe naturel du marché : ce fut un choix collectif, tenu dans la durée.
Les conditions étaient favorables. Des substituts existaient, leur coût restait supportable, et peu d’industriels fabriquaient ces gaz. Le climat, l’intelligence artificielle ou les armes autonomes n’offrent pas une configuration aussi simple — et le précédent le plus proche du gouffre climatique n’est pas Montréal, mais l’échec relatif des sommets climatiques depuis Kyoto, dont ce livre montre par ailleurs le résultat : le seuil de 1,5 °C déjà dépassé sur une année civile. Mais le précédent ozone prouve au moins ceci : une trajectoire technique peut être infléchie quand un danger est nommé, mesuré, et quand des institutions obligent les acteurs à changer.
Reste à savoir qui tient la carte. La réponse ne se limite pas aux « États » ou aux « grandes entreprises » : elle inclut aussi les laboratoires, les armées, les régulateurs, les tribunaux, les écoles, les médias, les investisseurs, les citoyens. Votre part n’est pas de tout décider. Aucun individu ne décide seul des puces, du climat ou de la guerre. Mais des millions de choix agrégés modifient ce que les entreprises jugent rentable, ce que les élus jugent acceptable, ce que les institutions osent imposer.
Vous choisissez des outils auxquels vous confiez votre travail, votre argent, votre attention. Vous acceptez ou refusez de céder certaines données. Vous élisez des représentants qui écrivent, ou n’écrivent pas, les règles de l’intelligence artificielle, du vivant, des infrastructures — ce levier électoral ne joue pas pour la part de l’humanité qui vit sous régime autoritaire ou hybride, et pour elle l’essentiel du choix passe par ce qui reste hors du vote. Vous accordez votre confiance à des institutions, à des médias, à des récits. Cette confiance est elle-même devenue un enjeu de pouvoir.
Rien de tout cela ne pèse lourd isolément. Une décision minuscule sans objet reste un vœu. Ce livre ne vous demandera donc pas d’être lucide. Il vous demandera, chapitre après chapitre puis à la fin, une prise : un geste faisable en douze mois, un document que l’on peut montrer, un critère qui peut se révéler faux. Vous n’écrirez pas la règle des puces. Vous pouvez exiger une page écrite d’un candidat, exercer une fois un droit de sortie, refuser qu’un dossier médical ou scolaire parte sans recours. Le reste — abolition, suffrage, écologie — n’avance que lorsque assez de gens cessent de trouver acceptable ce qui paraissait inévitable. Ces prises ne sont pas toutes à votre portée le même jour : l’une se prend là où vous travaillez, une autre dans un bureau de vote, une autre en résiliant un contrat, une autre encore devant un conseil qui délibère. La fin du livre en pose quatre et dit à chaque fois laquelle vous concerne. Ce n’est pas un sermon. C’est le seul mécanisme que ce livre reconnaît.
Ce choix n’a pas la forme d’un référendum, case unique à cocher un dimanche ; il se joue en mille décisions minuscules et quelques grandes : ce qu’on autorise, ce qu’on finance, ce qu’on refuse, ce qu’on accepte de partager, ce qu’on exige de pouvoir quitter. Mises bout à bout, ces décisions dessineront une réponse à la question de Gauguin.
Où allons-nous ? n’appelle pas une prédiction unique. La question appelle une carte. Une carte de bifurcations, où certains chemins restent ouverts tant que nous ne les avons pas refermés par nos actes ou notre inaction.
Cette carte n’attend pas. Les forces qui se combinent ne ralentissent pas le temps ; elles le compriment. Chaque année où l’on remet à plus tard laisse un système se verrouiller un peu plus : une norme que personne n’a écrite, une dépendance que l’on a laissée s’installer, un seuil dont on s’est rapproché. Tout ne se joue pas en dix ans. Mais beaucoup, désormais, se décide plus vite qu’il ne se répare.
Lire la carte
Parler de l’avenir expose à deux facilités : annoncer des merveilles, ou prédire l’apocalypse. Les deux attirent. Les deux trompent, parce qu’elles confondent une trajectoire possible avec un destin certain.
Il faut donc distinguer trois niveaux. Le premier est le fait établi : un chiffre daté, une décision, une expérience, une source solide. Le deuxième est le signal convergent : une tendance dessinée par plusieurs indices, sans garantie qu’elle se poursuive. Le troisième est l’hypothèse : une possibilité encore fragile, parfois portée par une seule source ou par un acteur intéressé.
Cette distinction ne doit pas ralentir la lecture. Elle doit au contraire la rendre plus sûre. Là où un fait est solide, il sera posé comme tel. Là où une projection dépend d’hypothèses, elle le dira. Là où le sujet reste flou, le flou ne sera pas masqué.
Un exemple suffit à donner la règle. Que 2024 ait été la première année civile au-dessus de 1,5 °C par rapport au niveau préindustriel relève du fait établi. Qu’un basculement régional des récifs coralliens soit probablement en cours est un signal plus discuté : le Global Tipping Points Report 2025 l’avance, quand le GIEC s’en tient à un déclin projeté de 70 à 90 % des récifs à 1,5 °C. Qu’un ordinateur quantique surclasse bientôt nos machines sur des problèmes utiles reste une hypothèse à vérifier. Les trois phrases peuvent être vraies dans leur registre. Elles deviennent trompeuses si on leur donne la même solidité.
Cette prudence n’est pas un refus de conclure, seulement un refus de confondre la gravité d’un sujet avec la certitude de chaque scénario. L’avenir n’est pas une équation dont il suffirait de lire le résultat. C’est un ensemble de trajectoires, certaines déjà très engagées, d’autres encore ouvertes, d’autres enfin trop fragiles pour qu’on leur demande plus qu’elles ne peuvent donner.
La question n’est pas seulement de savoir comment ces choses fonctionnent. Elle est de savoir ce qu’elles changent pour vous : votre travail, votre santé, votre argent, l’information que vous recevez, la liberté qui vous reste, les institutions auxquelles vous pourrez encore demander des comptes.
De loin en loin, vous croiserez un mythe, un roman, un film. Ils ne prouvent rien. Ils rappellent seulement que l’inquiétude devant nos propres créations ne date pas de l’intelligence artificielle. Frankenstein et l’apprenti sorcier ne sont pas des arguments. Ce sont des repères, parfois utiles, pour reconnaître une peur ancienne sous des formes nouvelles.
Vous ne trouverez pas ici de prédictions fermes pour 2060 ni pour 2100. Au-delà de quelques années, une trajectoire technologique précise cesse vite d’être sérieuse. L’horizon principal s’arrête donc à 2040. Les forces lentes, comme la démographie et le climat, portent une inertie suffisante pour être entrevues un peu au-delà, non comme des dates certaines, mais comme des tendances lourdes.
Lisez donc ainsi. Chaque chapitre pose d’abord ce qui est établi, ce qui converge, ce qui reste à vérifier. Il ne se termine pas sur une maxime. Quand une prise existe encore — vote, contrat, dossier, droit de partir — elle est nommée, bornée, datée. Quand elle n’existe plus, le texte le dit et s’arrête. Vous n’aurez pas un plan pour 2040. Vous aurez de quoi ne pas laisser l’année qui vient se décider par absence.
Ce qui décide n’est jamais où l’on regarde. La route commence donc par la plus lente des cinq forces, celle que l’on voit venir de loin et que l’on regarde pourtant trop peu : la démographie. C’est souvent là que l’avenir a déjà commencé.
Notes et sources
Cet apparat se lit à la demande. Chaque entrée s’ouvre sur les mots du passage qu’elle documente ; le corps du livre ne porte aucun appel de note.
Où allons-nous ? — La grande convergence
« il inscrit trois questions » — Paul Gauguin, D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, 1897-1898, huile sur toile, environ 1,39 × 3,74 m, Museum of Fine Arts de Boston, n° d’inventaire 36.270.
« Des logiciels poursuivent un objectif, choisissent des moyens » — Développé aux chapitres « Le moteur » et « L’intelligence artificielle : de l’outil à l’agent ».
« la première thérapie fondée sur l’édition génétique a été approuvée » — Casgevy (exagamglogene autotemcel),
Vertex Pharmaceuticals et CRISPR Therapeutics, autorisé par la MHRA britannique le 16 novembre 2023 pour la drépanocytose et la β-thalassémie transfusion-dépendante, puis par la FDA américaine le 8 décembre 2023 pour la drépanocytose et le 16 janvier 2024 pour la β-thalassémie transfusion-dépendante.
« un nourrisson, KJ Muldoon, recevait un traitement conçu pour sa mutation » — KJ Muldoon, atteint d’un déficit sévère en CPS1, a reçu en 2025 une thérapie d’édition de bases conçue pour sa mutation et mise au point en quelques mois. Children’s Hospital of Philadelphia et Penn Medicine, avec l’Innovative Genomics Institute et Acuitas Therapeutics ; K. Musunuru et alii, New England Journal of Medicine, 15 mai 2025, DOI 10.1056/NEJMoa2504747.
« Deux tiers de l’humanité vivent désormais dans des pays » — Nations unies, UN DESA, World Population Prospects 2024, 11 juillet 2024 : 131 pays sur 237 sous le seuil de renouvellement des générations, soit 2,1 enfants par femme — environ 68 % de la population mondiale.
« est devenue le premier des risques mondiaux à deux ans » — Global Risks Report 2026, Forum économique mondial, janvier 2026 : classement établi par enquête auprès d’experts à l’horizon de deux ans.
« Une part décisive de la production de pointe dépend d’entreprises situées sur un territoire étroit et disputé » — TSMC réalise 72 % du chiffre d’affaires mondial de la fonderie, tous nœuds confondus, au premier trimestre 2026 selon TrendForce ; sa part aux nœuds les plus avancés n’est publiée par aucune source accessible. Chiffrage et sources au chapitre « Le pouvoir ».
« des drones bon marché menacent des blindés à plusieurs millions » — Drones FPV à quelques centaines de dollars pièce contre des blindés valant plusieurs millions ; automatisation croissante du ciblage. Traitement au chapitre « La guerre ».
« Un rapport scientifique international y voit un basculement régional probablement en cours » — Global Tipping Points Report 2025, coordonné par Timothy Lenton, université d’Exeter, 13 octobre 2025 : l’estimation centrale du seuil thermique des récifs d’eau chaude, 1,2 °C, est dépassée, et un basculement régional est « probablement en cours ». Le GIEC s’en tient pour sa part à un déclin projeté de 70 à 90 % des récifs à 1,5 °C. Le quatrième blanchissement mondial (2023-2025) a touché 84 % des récifs dans 82 pays et territoires, selon l’ICRI en avril 2025.
« le seuil de 1,5 degré, dépassé sur une année entière » — 2024 est la première année civile dont la température moyenne dépasse 1,5 °C au-dessus du niveau préindustriel, à environ 1,55 °C selon l’analyse consolidée de six jeux de données de l’Organisation météorologique mondiale (10 janvier 2025) ; Copernicus/ECMWF, sur son seul jeu ERA5, donne 1,60 °C. Un dépassement sur une seule année ne vaut pas franchissement de la limite de l’Accord de Paris, définie en moyenne pluriannuelle.
« En 1987, les nations se sont entendues pour en réduire de moitié la production, avant d’en décider l’élimination complète en 1990 » — Gel aux niveaux de 1986, puis réduction de 50 % des CFC ; l’élimination complète est décidée par l’amendement de Londres du 29 juin 1990 et accélérée à Copenhague en 1992. La couche d’ozone se reconstitue, un retour aux niveaux de 1980 étant projeté vers 2040 pour l’essentiel du globe, 2045 en Arctique et 2066 en Antarctique selon le Scientific Assessment of Ozone Depletion 2022 de l’OMM et du PNUE.
« la vague numérique n’a pas produit, dans la croissance de la productivité » — Robert J. Gordon, The Rise and Fall of American Growth, Princeton University Press, 2016 : l’innovation a ralenti depuis 1970 et la vague numérique pèse moins que celles de 1870-1970, le ralentissement de la productivité des économies avancées en portant la trace mesurée.
« En février, mars et avril 2026, une même campagne militaire » — Faits, dates et sources au chapitre « La guerre totale ? », qui en est le chapitre propriétaire.
La suite
Ce que vous venez de lire est le seuil du livre : le contrat de lecture, l’aveu de méthode, et l’introduction qui pose la thèse. Restent 18 chapitres, soit environ 90 000 mots de corps et 347 notes, chacune portant sa source et son niveau de preuve.
Voici, dans l’ordre, ce que l’extrait n’a pas montré.
Le moteur : quand le logiciel change de nature
L’intelligence artificielle : de l’outil à l’agent
Le vivant et la médecine : réécrire la biologie
La démographie : la pyramide qui se retourne
Le pouvoir : qui tient les verrous
La guerre : l’essaim et l’algorithme
La guerre totale ?
Le dérèglement climatique : l’épreuve et le gouffre
Le troisième chemin
Le pouvoir sous IA : l’homme fort et la démocratie à l’épreuve
Le vivant augmenté : le nombre, la machine et la chair
Interlude — Et si la disruption ralentissait ?
Maintenir les usines IA : la facture qui arrive après
Les angles morts du contrôle
Souveraineté, coopération et résilience : qui a le droit de couper
2030 : les murs montent, l’enfermement se décide
2040 : la part déjà jouée
Ce qui ne se délègue pas
Et, 7 fois, une prise : un geste faisable en douze mois, un objet que l’on peut montrer, un critère daté qui peut se révéler faux en août 2027. Le livre écrit lui-même ce qui l’invaliderait — si aucune de ces preuves n’existe à cette date, la section n’était pas une prise, c’était du style.
Aucune de ces prises ne déplace un gouffre. Ni le climat ni la guerre totale ne bougent parce qu’un conseil a voté une annexe. Elles touchent le moment où une décision perd son nom, et c’est la seule chose sur laquelle une main isolée pèse encore.
Le livre entier, 7,99 €, ePub et PDF, sans intermédiaire.